Dimanche
Djerba 21 :30
Au sortir de l’avion la température nous informe que nous sommes bien en Afrique. 28°C. L’humidité rend l’air presque irrespirable.
La longue attente des bagages émousse notre stress d’européens.
« Et si les bagages n’arrivent pas ? » Je préfère ne pas y penser. D’ailleurs tout rentre dans l’ordre pour qui sait attendre. Nous sommes en Afrique !
La rencontre avec le chauffeur et le reste du groupe se fait timidement. Transfert à l’hôtel en HDJ100 (4X4), puis briefing.
Demain départ à 7 :00

Lundi
Petit déjeuner rapide. Départ pour Douz à 7 :15.
Musique locale à fond, notre chauffeur joue la frime dans son beau 4X4
Arrivée à Douz à 11 :00.
Nous avons seulement ½ heure pour acheter un chèche et nous promener. Pas moyen de trouver un véritable chèche ! Tout ce que nous trouvons sont des bandes de coton aussi épaisses que des draps de lit qu’on nous fait prendre pour un véritable chèche. Sentiment de s’être fait avoir.
11 :30 rencontre avec Salem notre guide-cuisinier.
Départ pour la fabuleuse aventure. Rapide passage par le poste de la garde nationale pour les autorisations et nous voilà au milieu des dunettes.
Rencontre avec Mohamed notre chamelier et nos 4 dromadaires.
Première salade au sable, premières gorgées de thé, première sieste. Et ce vent qui redouble de force !
Mise en route à 15 :00
Cap au 147 puis au 165, ensuite nous garderons un cap moyen de 150 jusque vendredi matin où nous prendrons la direction du 100.
Pour nous protéger du vent et du sable l’indispensable chèche fait son apparition. Il ne nous quittera plus de tout le séjour.
Soir. Hébétés de trop de vent, de trop de sable et d’une journée fatiguante, nous engloutissons l’excellent couscous et allons nous coucher. Il est seulement 20 :00 ! La vie au désert n’est vraiment pas comparable à la notre.
Nuit. Le vent incessant nous empêche de dormir. La tente de nomade se démonte de partout.
Ras le bol du vent !
Mardi 
Lever aux aurores.
Qui disait que le désert était silencieux ? La cinquantaine de mouches tournant autour de moi m’empêche de m’imprégner de son silence.
Midi. Découverte d’éclats de silex et de restes de poteries.
Sieste impossible avec ces mouches !
Traversée d’un champ de rose des sables. Il n’y a qu’à se baisser pour les ramasser.
Marcher à l’écart du groupe trop bruyant. Visiblement une personne du groupe ne réalise pas bien l’endroit où elle se trouve. Envie de lui dire : « Avance et ferme-la ! »
Puis soudainement, une voix dans mon dos :
- Sois patient, petit homme. Apprends la patience du désert.
Je me retourne : rien. Personne. Pourtant je suis certain qu’il y avait quelqu’un qui me parlait !
Alors que j’ingurgite cette infâme mixture d’eau chlorée au Micropur à laquelle on a rajouté une pincée de parfum de caoutchouc provenant du Camelbak, je me remémore cette phrase de Théodore Monod :
« A quoi pense le pèlerin solitaire, exposé au plus violent soleil, cloué entre ciel et terre comme en haut d’un pilori ? Il médite sans doute, il réfléchit sur la conduite de la vie, sur ses fautes passées, il prie peut-être ? Erreur, il ne songe qu’à des citronnades frappées, à des boissons fraîches et pétillantes, aux petits glaçons qui fondent doucement, et s’arrondissent en fondant, là bas, chez les hommes, dans de grands verres de limonades. »
Au désert nous partageons tous la même souffrance. Notre seul salut est de continuer, toujours. De pierre en pierre. De dunes en dunes. Ne pas s’arrêter. Le trajet devra se faire avec ou sans nous. Mais il se fera. Et l’horizon toujours avance. Nous ne l’atteindrons jamais !
Soir. La viande boucanée est discrètement ensevelie sous le sable. Impossible de l’avaler.
Les échanges avec le guide se font plus concrets. Moments forts et poignants.
« Ti l’aimes toi li disert ! »
Oui je l’aime. Je l’aime à m’en imprégner de sa vibration, de son mouvement comme dans une spirale infinie qui m’entraîne toujours au plus profond du néant de mon âme.
Ne parlant pas français, les échanges avec Mohamed le chamelier sont plus personnels, plus intérieurs. Des regards complices. Des sourires. Des gestes furtifs.
Mercredi 
Rapide décrassage au puits de « Bir Hadj Brahim »
Quelqu’un m’a dit un jour : « Tu ne peux aller au désert sans y rencontrer Dieu. Sa trace et son souffle sont omniprésents. »
Dieu ne serait-il alors que sable et cailloux ? Vent et chaleur ? Il serait le vide et l’immensité. C’est ça ! Dieu serait le néant dans lequel nous nous déplaçons et dans lequel nos pieds butent de pierre en pierre.
Midi. Sieste au bord des grandes dunes de l’erg de Zmilet. Et l'autre qui n’arrête toujours pas de parler ! Faites la taire ou je m’en charge ! !
L’insolation me gagnant, Saint-Exupéry revient à moi :
« Ce qui sauve c’est de faire un pas. Encore un pas. C’est toujours le même pas que l’on recommence. »
C’est alors que je trouve mon salut aux côtés de Mohamed. Le petit homme, marchant en se dandinant toujours au même rythme, connaît le désert comme sa poche. De l’Algérie à la Lybie, iI n’y a pas un buisson, une touffe d’herbe à chameau qu’il ne connaisse. Echanges de regards et de sourires. J’ai même pu guider la caravane ! Récompense suprême : une pointe de flèche taillée dans le silex sortie du fond de sa poche ! « Flèchhh ! Flèchhhh ! Cadeau ! ». Cet ultime cadeau est apparu comme un miracle. Toute mon attention était concentrée sur cette pointe de flèche, et la piste avançait sans que je ne m’en rende compte.
Marre du sable. Marre des mouches. Marre des cailloux…
Ah Panou, mon cher ami! Si tu savais que depuis trois jours je bouffe du sable à la louche !
Soir. Les étoiles sont masquées par la clarté de la pleine lune qui me fait oublier mon insolation de la journée. J’ai pris auprès d’elle, du fennec, du lézard, de l’alouette, du scorpion, du chacal, et du scarabée toute la force nécessaire pour demander Isabelle en mariage. Le lieu s’appelle « Lerghif ». Il sera à jamais marqué dans nos deux esprits.
Jeudi
Comment font nos guides pour garder toujours le même cap ? Pipelettes sans fin, que peuvent-ils bien se raconter toute la journée ? Parlent-ils de dromadaires ? Du cap à garder ? De temps de traversée du grand erg oriental ? Ou, plus surprenant, de choses plus communes aux européens. Comme le film de la veille qu’ils ont raté ? Qu’ils se taisent deux minutes ! Nous n’entendons plus le désert respirer !
Les mouches nous suivent depuis Douz. Nous sommes des transports publics de mouches du désert.
- Allô, c’est Bzzzzz à l’appareil. Tu viens à Ksar Ghilane pour mon anniversaire ?
- Salut Bzzzzz ! Oui. Je prends la caravane qui part à onze heures. Je serai là samedi dans la matinée.
Et nous voilà transporteur de mouches. Elles s’accrochent à nous et ne nous quittent plus. Nous déplaçons les mouches en permanence. Ce n’en sont pas d’autres chaque jour. Ce sont les mêmes ! Je transporte mes mouches. Et toi, les tiennes. Nous sommes le convoi DZG789 en provenance de Douz, destination Ksar Ghilane. En voiture ! Le convoi part dans quelques instants ! Et nous voilà avec notre nuée de mouches pour le restant de notre périple. J’en ai entendu qui discutaient entre elles :
- Bzzzzzz, je me demande ce qu’on mangera ce soir Bzzzzzz ?
- Certainement de la soupe au sable bzzzzzzzz
- Bzzzzz Et puis du thé !
- Beurk ! Je n’aime pas le thé bzzzzzzzz !
Et encore d’autres :
- Bzzbzzzzbzzzz Nous avons réservé quinze jours de vacances au Club à Djerba.
- C’est une bonne saison en ce moment bzzzzbz ?
- Oui et puis les buffets sont copieux et on peut s’y poser sans rester collées bzbzbbzzzzz.
C’est ainsi que quelques-unes une sont venues avec nous dans le 4X4 pour notre retour vers Djerba…
Quel est le tourment qui s’anime ? La vue des restes d’un bivouac m’enrage complètement. Des bouteilles de gaz, des boîtes et des bouteilles en plastique, des bouteilles de verre, tout est resté là. Depuis quand ? Par qui ? Comment est-ce possible d’être aussi débile ? Toutes ces merdes larguées par je ne sais quel clodo laissent un goût étrange et amer.
Salem, j’ai vu tes yeux embués de larmes lorsque tu as dit :
- Ca, c’est li touristes avec li 4X4 !
Je n’ose même plus te regarder en face. Ce que font les miens à ton espace de vie me dégoûte.J’ai honte. Je n’ai pas d’excuses à te fournir. Au nom de quoi nous permettons-nous de tels actes ?!
Vendredi 
Cap au 100
Interminable reg. Traces de serpents. Au détour de la hamada, la vue sur l’oasis de Ksar Ghilane nous apparaît comme salvatrice. Le fort romain semble dominer tout l’horizon.
Midi. Trouvé des fossiles et des éclats de silex.
Visite du fort.
La civilisation que nous approchons à grands pas se fait déjà ressentir. Trop de 4X4 !
Soir. Alerte aux scorpions ! Attirés par le feu, 4 scorpions jaunes sont sortis successivement de leur trou. Ces alertes nous font oublier la tristesse qui envahit nos cœurs. Demain, Ksar Ghilane. Etape ultime. Il faudra se séparer de nos guides.
Samedi
Encore un scorpion !
Le départ vers Ksar Ghilane est difficile. La fin du périple laisse comme un goût d’amertume. Nous allons bientôt quitter nos guides.
Ksar Ghilane. Séparation très difficile avec Mohamed qui repart presque directement en direction de Douz, embarquant à son bord de nouvelles mouches à destination de Douz.
Visite de la palmeraie. Nous sommes complètement à côté de la réalité. Trop de 4X4. Trop de monde et d’agitation. Trop de bruit.
Un Coca Cola ! Nous en avions tellement rêvé. Même cette boisson fraîche et sucrée manque de saveur. Seule l’eau minérale en bouteille est apparue comme profitable. Haaaa, l’eau fraîche et savoureuse ! ! ! Sans goût de chlore ou de plastique infâme qu’il faut, pour l’atténuer, y mettre un peu de thé. Eau ! Sans sable, purificatrice. Tu es de l’or !
Déjeuner d’une dernière salade. Sans sable ! Et puis…
Départ précipité vers Djerba. L’adieu avec Salem est difficile. Pénible. Tranchant. Je lui offre mon sac de couchage qui remplacera celui que son ami lui a prêté.
Merci Salem…
Merci Mohamed...
4X4 Vers Djerba. La gorge serrée, personne ne parle pendant tout le trajet. Ca change.
Djerba. Les fins plaisirs de l’escale. Laisser couler la douche. Le désert agglutiné à ma peau s’enfouit à travers les canalisations. Me revoilà homme des villes ? La piscine de l’hôtel n’est même pas agréable. Trop d’images dans la tête. Trop de souvenirs déjà. Dîner en ville et quelques achats. Un peu paumés. Que nous arrive-t-il ? C’est le « désert blues ».
Et Mohamed qui doit avoir installé son bivouac quelque part entre Ksar Ghilane et Douz. Il va rentrer et devra sans doute déjà repartir à travers tout le désert pour aller chercher les chamelles pour la période des amours.
Et Salem ? Il est déjà enfoui dans son burnous à la maison, devant la télé avec une bonne tasse de thé rouge.
Demain départ pour l’aéroport à 4 :00 A.M.
Dimanche
Sacré Claude Nougaro ! Tu as le don de me donner les mots qui conviennent en cette circonstance :
« Dès l’aérogare, j’ai senti le choc d’un souffle barbare… »
Le monde faisant la file à l’embarquement m’affole. Civilisation ! Pourquoi appelle-t-on cela la civilisation alors qu’elle manque totalement de civilité ? Où sont mes espaces ouverts sur 360° d’horizon qu’on se demande si le désert n’est pas rond ? Un cercle où le temps aurait tout figé en une fraction d’éternité. Nous serions alors le centre de ce cercle qui n’a de limite que l’horizon sur lequel se posent nos yeux. Ah, mes étendues infinies où il est impossible de donner une distance entre la circonférence du cercle et son centre ! Temps, amis, ennemis, tout y est oublié…
Décollage.
Ciao mon sable. A bientôt. Je reviendrai !
Conseils :
- C’est une expérience que j’encourage de faire au moins une fois dans sa vie. L’approche du désert est réelle. Vous vivez à son rythme. Il n’y a rien qui peut vous empêcher de vous imprégner de son silence, à condition de partir avec un groupe relativement conscient de l’immensité et du voyage intérieur que cela procure.
Entourez-vous de personnes calmes, sympathique et surtout pas plaignantes. Une seule personne qui geint en permanence peut mettre en péril la réussite de votre voyage. Il faut avoir un bon groupe qui sait à quoi s’attendre au niveau de l’inconfort.
- Prenez de bonnes chaussures ayant déjà fait leurs preuves quelques fois. Cela évitera les ampoules. Attention, le sable dans la chaussure accélère fortement la formation des ampoules. Il agit comme du véritable papier émeri. Une certaine hygiène podale est obligatoire. Une paire de chaussettes par jour de marche, que vous enlèverez le soir pour laisser respirer les pieds. (Conseils élémentaires de toute rando)
Les chaussures doivent avoir une bonne semelle car le sable agit dessus comme du vrai papier émeri. L’usure rapide est garantie.
Personnellement, je conseille des chaussures à tiges montantes. Lors des passages de « fech-fech » ou dans du sable relativement mou, ce dernier entrera moins vite dans la chaussure.
- Le chèche s’est trouvé être un admirable compagnon. Il protège vraiment du soleil, mais aussi du sable en cas de vent. Et lors de la sieste, il empêchera les mouches de vous emm…
- Un ustensile indispensable qui nous a manqué était le masque de soudeur ou les lunettes de ski. En cas de grand vent, il n’y a pas mieux pour garder les yeux à l’abri du sable.
- Pour tuer le goût infâme provoqué par les pastilles de Micropur, prévoyez du sirop de grenadine, ou autre selon les goûts.
Vos commentaires